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La grenade, son histoire?

La grenade, son histoire?

« Il n’est de grenade qui ne contienne une graine des grenades du paradis »

En nous parlant de la grenade, cette grosse pomme au galbe harmonieux Jacky Durand nous emmène au Levant ce matin et en Irak en particulier

Photo à la Une: Une grenade au petit-déjeuner de ce samedi matin ? Crédits : MC

Ce matin on parle de la grenade..

La grenade semble avoir un million d’années tellement elle a toujours habité les croyances des hommes. Symbole de fertilité (entre autres), on la retrouve dans tous les mythes et les croyances de la Mésopotamie à la Grèce antique et l’Egypte. Elle est présente dans la Bible et dans le Coran. C’est peu dire que son jus acidulé imprègne les terres qui, depuis la nuit du temps jusqu’à aujourd’hui, ont vécu les riches et les plus sombres heures de l’humanité : de l’Afghanistan à la Syrie en passant par le Caucase et l’Espagne.

Nous, c’est en Irak que la grenade nous a conquis dans les couffins de roseaux tressés des vendeurs de fruits et légumes de la rue Karrada à Bagdad. C’était hier, c’était il y a un siècle. On ne savait pas trop quoi faire de ce fruit que l’on trouvait joli comme les coloquintes de l’enfance posées sur la cheminée. Mais, plus que tout, c’est un grenadier égaré dans un coin de jardin sec comme un quignon rassis qui nous hante toujours.

Dans le four de juillet où le thermomètre tutoyait les 50 degrés, on l’arrosait après l’appel à la prière du soir de la mosquée voisine. On n’a jamais compris comment cet arbre chétif aux branches noueuses pouvait supporter le poids d’autant de grenades. Il est des mystères qui continuent ainsi de nous hanter : un grenadier à Bagdad, un pommier hors d’âge à la limite du Jura et de la Côte-d’Or.

Il y a quelques mois, dans une librairie déserte, on est tombé sur Seul le grenadier de Sinan Antoon, un écrivain irakien qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis

C’est l’histoire de Jawad, le fils cadet d’une famille chiite de Bagdad. On le suit dans un pays ravagé par les guerres depuis trente-sept ans. Il rêve de devenir sculpteur alors que son père le prépare à la même profession rituelle que lui, celle de laver les morts et de les ensevelir avant leur enterrement. C’est un roman où la vie et la mort sont insécables, à l’ombre d’un grenadier qui boit l’eau qui a servi à laver les défunts. «Comme il est étrange, cet arbre ! Il boit les eaux de la mort depuis des décennies, et tous les printemps, il se couvre encore de nouvelles feuilles, fleurit et porte des fruits », écrit Sinan Antoon.

Où est-il ce paradis qu’évoque un hadith cité en préface par l’auteur : « Il n’est de grenade qui ne contienne une graine des grenades du paradis » ? L’enfer semble s’être arrêté sur le Croissant fertile depuis l’effroyable dictature de Saddam Hussein jusqu’à la bataille de Mossoul. Et pourtant il souffle sur Seul le grenadier une incroyable sensualité comme quelques gouttes d’huile de grenade sur la peau des survivants.

La sensualité en cuisine, un sujet fétiche

J’ai appris la gourmandise avec la cuisine de mon pays natal, la France. Mais que j’ai appris le désir du boire et du manger au Levant. Pour revenir à la grenade, on hésite à ouvrir cette grosse pomme tellement son galbe est harmonieux. Elle est comme une outre magique d’abondance quand on découvre les centaines de perles gourmandes et brillantes que sont ses graines. Il faut les manger avec la générosité et l’abandon du désir.

Et puis l’Orient m’a appris que la nourriture était une formidable porte d’entrée sur la vie des autres, qu’elle permet de raconter des histoires, des destins, des sentiments.

Juste une anecdote : en juin, 2003, je vais à Fallouja, ville de l’Ouest irakien posé sur l’Euphrate. Saddam Hussein est en fuite, l’armée irakienne dissoute, d’énormes chars américains font trembler les murs de la maison où un ancien officier m’offre l’hospitalité devant un plat de poulet ; de légumes et de riz. Il parle d’une colère froide. Il dit : « Tu as frappé à ma porte, tu es le bienvenue. Les Américains, eux, sont rentrés chez moi sans frapper. S’ils avaient fait comme toi, je les aurais également invités à manger. Mais vu leur manière d’envahisseur, c’est la guerre qu’ils auront. »

Effectivement, Fallouja allait devenir une ville martyr de toutes les batailles, de l’occupation de l’Etat islamique.

Il suffit parfois d’un plat de poulet pour croiser l’Histoire et égrener la vie, la mort, la guerre.

journaliste, écrivain, cuisinier
Le 25 Nov 2017
In france culture
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À propos Nadira Boumechal

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